L'imaginaire débridé
« Observation » (2016) est l’œuvre que j’ai rencontrée fin décembre dernier, lors de Nuit Blanche, sur la place de la gare de Lyon à Paris.











Texte et photos / Chen Chi-Hsiang Lieu : Palais de Tokyo Dates : du 3 février au 8 mai Abraham Poincheval (né en 1972) est l’un des artistes corporels français les plus originaux de sa génération. Explorateur insatiable de l’art, il vit à Marseille et suscite l’étonnement par ses performances d’autosuffisance, d’enfermement, d’immobilité ou de perte progressive des sens, ainsi que par ses sculptures-objets hors norme. Ces sculptures-objets constituent le champ spatial de ses performances, mettant à l’épreuve la volonté, l’esprit et les limites physiques, expérimentant l’impossibilité de la vie et cherchant à développer l’instinct existentiel humain.
Parmi ces sculptures-objets, beaucoup sont ceux dans lesquels l’artiste vit son existence corporelle, comme « L’Ours » (2014), un imposant spécimen d’ours noir avec une lucarne latérale abritant des objets du quotidien permettant l’autosuffisance, suspendus contre un mur garni d’oreillers. Lors d’une exposition au Musée national d’Histoire naturelle à Paris, il y a vécu allongé pendant treize jours ; on peut imaginer cet objet comme un champ de bataille pour le corps. L’artiste explique : « Le processus par lequel le temps est absorbé par le lieu ressemble à une digestion mystérieuse. Il faut suffisamment de temps pour que je vive pleinement cette expérience d’acceptation, jusqu’à disparaître complètement, tout en pouvant quitter les lieux indemne, dans un état fonctionnel » (note).
« La Grande Bouteille » (2015) fait-elle écho à la fable du petit flacon jeté à la mer ? Ici, l’artiste réalise son rêve d’enfance en construisant une bouteille en verre transparente haute comme un homme. Remplie de panneaux solaires, de bouteilles d’eau en plastique et de trois caisses d’objets autonomes, elle a navigué depuis l’estuaire du Rhin jusqu’aux marais de Camargue avant d’accoster près des glaciers. À chaque étape, l’artiste campait une semaine à bord de ce navire excentrique et autosuffisant, souvent échoué de manière spectaculaire sur des plages, dans des parcs ou devant des musées, suscitant débats et discussions. Cette sculpture-objet crée dans chaque contexte une atmosphère onirique, résonnant avec le message du petit flacon jeté à la mer, créant « entre les gens un espace relationnel » (note), favorisant la rencontre et le dialogue.
« Observation » (2016) est l’œuvre que j’ai rencontrée fin décembre dernier, lors de Nuit Blanche, sur la place de la gare de Lyon à Paris. Ce titre suggère une vue plongeante lointaine. L’artiste a vécu six jours (jour et nuit) nu sur une plateforme aérienne nue d’une hauteur de 20 mètres (équipée d’objets et de vivres autonomes), offrant une présentation dramatique d’une tension extraordinaire. Qu’il s’agisse d’art pour l’art ou non, cela constitue indéniablement un test physique et volontaire majeur. Aujourd’hui, j’ai pu voir cette œuvre « Observation » à l’intérieur du Palais de Tokyo. Personne ne s’y trouve pour la performance (sauf les amis qui ont été témoins sur place) ; autrement, qui pourrait imaginer cette scène ? Le support n’est plus qu’une coquille vide.
Lors de cette exposition au Palais de Tokyo, deux œuvres se distinguent par leur caractère dramatique : l’une minérale, « La Pierre sculptée », l’autre animale. Toutes deux exigent des performances physiques intenses. « La Pierre sculptée » (2017) présente une forme ovale creusée selon la posture assise de l’artiste. Divisée en deux parties semblables à des boîtes, elle s’ouvre en deux volets avant la performance, révélant clairement les silhouettes concaves gauche et droite similaires. Pendant la performance, l’artiste s’assoit à l’intérieur (avec objets et vivres autonomes), referme hermétiquement les volets comme une cabine spatiale, s’isolant complètement du monde extérieur pendant une semaine. Dans l’obscurité totale, il entreprend un voyage intérieur physique et spirituel, testant de manière imprévisible la mentalité et la volonté face à l’impossible, réalisant ainsi cette action impossible. L’artiste cherche à s’échapper du temps humain et à épouser la vitesse minérale, expliquant : « Notre vitesse semble liée uniquement à nous-mêmes, dans notre perspective inhérente » (note).
« Incubation » (2017), imitant un animal, marque la première fois où l’artiste affronte le monde vivant. Il déclare : « L’incubation humaine m’intéresse car cela pose la question de la transformation et de l’attitude, affirmant clairement la capacité à devenir poreux, corrosif et transformateur en un instant » (note). Installé dans une vitrine en verre, enveloppé d’une couverture et assis sur un œuf, entouré d’objets, de nourriture et de boissons autonomes, il effectue une incubation semblable à celle d’une poule, jusqu’à l’éclosion. Par cette performance théâtrale substitutive, il subit un sérieux test de vingt-et-un ou vingt-six jours jour et nuit. Dans l’espace limité et transparent de la vitrine, exposé aux regards du public, sous une température appropriée et une patience mise à l’épreuve, un miracle de renaissement survient. Cette performance corporelle devient une expérience existentielle incroyable, illustrant également la magie et les mystères de la vie.
Note – Provenant des documents d’exposition sur le site de l’exposition personnelle d’Abraham Poincheval, « L’imaginaire débridé ».