Pierre Huyghe – « Toucher l’insaisissable » Rétrospective
À gauche : Aquarium atari light, 1999. À droite : Made Ecosystem, 2013.


















Lieu : Centre Pompidou, Galerie Sud | Dates : 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014 | Texte et photos : Chen Chi-Hsiang
Né en 1962, Pierre Huyghe est l’un des artistes multimédias les plus internationaux et expérimentaux de la nouvelle génération française. Il vit et travaille entre Paris et New York. Ses œuvres, toujours insaisissables, cherchent à créer des situations réelles, à briser les codes traditionnels d’exposition et à proposer des récits aléatoires aux possibilités infinies. Il aspire à plonger le spectateur dans un contexte sensoriel étrange et paradoxal. Son travail transversal fusionne vidéo, cinéma, son, musique, théâtre, architecture, design, objets et divers médias ; il examine la structure filmique, mélange réalité et virtuel, et construit des relations complexes issues d’une nouvelle réalité potentielle. Par la vidéo, il étudie cette incertitude et explore comment les modes narratifs influencent notre perception du réel. Grâce à des installations spatiales et environnementales de grande envergure, il redéfinit les codes de l’œuvre et la forme de l’exposition, créant des lieux extraordinaires qui exposent des questions sociales multiples et des contextes difficiles à saisir.
La rétrospective de P. Huyghe ressemble à une grande pièce théâtrale où chaque espace possède sa propre intrigue dramatique. Le spectateur pénètre dans un monde qu’il ne peut toucher, participant aux dimensions organiques des œuvres selon son propre rythme. Cette exposition couvrant vingt ans de création est envoûtante : on y trouve des abeilles vivantes (dans Untitled-Liegender Frauenakt, 2012), des araignées de mer et des crabes ermitans (série Zoodram, 2010-2011), un chien blanc à pattes roses (Human, 2011-2013, parfois accompagné par l’artiste lui-même), ainsi que des fourmis, des araignées et une figure masquée errant dans l’espace. Films, vidéos, aquariums, patinoires, ready-mades, installations et paysages in situ créent, dans des modèles préétablis, des atmosphères et des contextes extraordinaires, tels un théâtre vivant et dramatique.
P. Huyghe explore les frontières entre fiction et réalité à travers des expositions, des films et des projets publics. Les concepts et formes artistiques existants sont floutés ; l’espace d’exposition se rapproche du domaine quotidien et de la conscience de l’existence. L’incertitude des œuvres prend une forme journalière : voir devient une exploration, voir devient une perception, sans besoin ni possibilité d’explication. Cet art profondément philosophique adopte une narration labyrinthique, mêlant littérature, conceptualité, écologie naturelle et espaces sociaux. De la marionnette à la parade en petite ville, du parc de maquettes à l’expédition en Antarctique, il reconstitue des scènes pour tenter de réinscrire visuellement la mémoire cinématographique et d’explorer la subjectivité du film.
Les œuvres de P. Huyghe, difficiles à définir, sont pleines de vitalité. Il souhaite que ses créations vivent avec une intensité physique. Une œuvre emblématique est Plow (2012), présentée lors de la Documenta 13 en Allemagne. Installée dans un parc, elle reprend la figure traditionnelle de la femme nue allongée, surmontée d’une ruche pleine d’abeilles, à côté d’un composteur. Dans cet écosystème naturel, insectes, vers et oiseaux cohabitent avec le chien gardien à pattes roses et un jardinier. Les rythmes naturels et humains agissent comme des enzymes, nourrissant l’œuvre. Le compost est une métaphore appropriée de la pratique de Huyghe : « Je m’intéresse à la manière de quantifier les différentes variations du vivant… Comment renforcer l’existence des choses. Je regarde comment les choses changent, se transforment ou métabolisent » (Note 1).
Bien que Plow soit installée à l’extérieur du Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, semblant être un chantier, l’œuvre perd ses éléments naturels et ne peut qu’être suggérée, non imaginée pleinement. La vidéo A Way In Untitled (2013) permet de comprendre l’œuvre vivante de Plow à la Documenta, illustrant la décomposition et la régénération organiques, soulignant que l’imprévisibilité environnementale est au cœur de la création, à l’intersection du naturel et de l’humain, de l’être et du temps-espace, de l’environnement et de la conscience, du contexte et du lieu, de l’écologie et de l’imaginaire.
Dans cette rétrospective, P. Huyghe emprunte une vieille stèle publique de son école primaire, Parvine Curie. Mere Anatolica 1 (1975), comme marqueur de vie affectif, conscient et conceptuel, retraçant les trajectoires temporelles et spatiales de son enfance. Il utilise aussi une patinoire du Central Park à New York ou celle installée chaque hiver devant l’Hôtel de Ville de Paris (Expedition Scientillante (2002) Act-3 Untitled-Black Ice Stage), une patinoire vide évoquant l’exploration glaciale de l’Arctique, invitant à une aventure visuelle insignifiante. Avec Expedition Scientillante (2002) Act-1 Untitled-Weather Score, neige tombée et glace formée font référence aux climats polaires. Le spectacle lumineux Expedition Scientillante (2002) Act-3 Untitled-Light Box offre une ambiance multicolore de comédie musicale. Une pile de sable violet élégant, Made Ecosystem (2013), anticipe une bio-tech écologique changeant nos perspectives, valeurs et sens, pour un projet durable terrestre.
Landscape Shore (2013) est une installation aléatoire laissée lors du changement d’exposition, utilisant les traces vertes irrégulières sur les murs blancs et le sable blanc marqué par les pas, avec une pierre, créant une nature spontanée qui éveille la conscience présente. P. Huyghe dit : « En quelque sens, je crée un scénario. Mais je ne veux pas montrer quelque chose de concret. Ce que je veux faire, c’est… ce que je ne montre pas intentionnellement. C’est le hasard… Je ne sais même pas ce qui va se passer » (Note 2).
La série aquarium de P. Huyghe inclut Zoodram-2 (2010) avec araignée de mer et étoile de mer sous un gros rocher flottant, et Zoodram-4 (2011) inspiré de la sculpture endormie de Brancusi (1910), hébergeant crabes et araignées. Des statues dorées et argentées bougent lentement avec les crabes, créant une situation surréaliste insaisissable évoquant une conscience vivante.
L’emprunt de ready-mades marque les premières explorations littéraires de Huyghe : des ballerines dorées exposées sur un socle blanc (Singing in the Rain, 1996) illustrent le conte du Sommeil de la belle. Crystal Cave (2009) présente des pierres rondes et des triangles diagonaux, suggérant une conscience géométrique cristalline et racontant l’histoire d’un sorcier, mathématicien et géologue découvrant des cristaux en grotte. Un néon suspendu au plafond arbore un motif floral blanc (RSI Un bout de reel, 2006).
Parti du cinéma expérimental, Huyghe utilise vidéo et son pour explorer les structures narratives de la culture populaire, les liens entre réalité et fiction, mémoire et histoire, et la relation du cinéma à la structure réelle. Il étudie la vie personnelle des acteurs. Une œuvre majeure est la reconstruction du film Un après-midi chaud (1999) de Jean-Luc Godard. La même année, Huyghe et Philippe Parreno achètent ensemble les droits du personnage animé No Ghost Just a Shell (Ann Lee), partagé avec d’autres artistes comme Rirkrit Tiravanija et Dominique Gonzalez-Foerster, symbolisant une identité partagée mais non identique. D’autres œuvres marquantes incluent Streamside (2003) commémorant la naissance d’un nouveau village, This Is Not a Time for Dreaming (2004) sur les marionnettes, A Journey That Wasn’t (2005) explorant l’Antarctique avec les pingouins, Host and Cloud (2010), La Saison des Fêtes (2010) célébrations saisonnières, et A Way In Untitled (2012) évitant le récit pour parler d’écologie. Son travail exprime un désir constant d’introduire des opportunités dans l’art, considérant l’art comme paysage, reflétant l’homogénéité de la culture de consommation et tentant de reconstruire dynamiquement la vie quotidienne (Note 3).
Notes :
- Pierre Huyghe crée un événement à la mode à Paris, première grande rétrospective d’un artiste français au Centre Pompidou. Julia Michalska, n°249, septembre 2013. Publié en ligne le 23 septembre 2013.
- Idem.
- Idem.
Remarque : Le thème de la rétrospective « Toucher l’insaisissable » est une proposition de l’auteur. Précision : ce n’est pas le titre officiel de la rétrospective.