La grande fête contemporaine de Paris : « Nuit Blanche » (2009)
En 2009 à Paris, la « Nuit Blanche » : une grande fête ou un banquet somptuaire des arts contemporains.



















Chaque automne, lorsque l’air devient frais et pur, Paris célèbre sa « Nuit Blanche » annuelle. Celle-ci s’ouvre le samedi 3 octobre dans une ambiance festive. La « Nuit Blanche » est devenue une institution majeure pour les arts contemporains à Paris, cette ville d’art ; elle atteint cette année son huitième anniversaire. Plus qu’une célébration dédiée aux arts contemporains, il s’agit plutôt d’un festif audiovisuel ou d’une grande fête populaire et d’un banquet collectif. L’événement devient chaque année plus animé, plus kitsch et ressemblant davantage à une grande fête nocturne collective du peuple, attirant des milliers de spectateurs, en particulier les adolescents et les touristes. Organiser une fête populaire sous le nom de l’art pour réjouir les festivités n’est pas chose aisée, car cela rend toute la Paris folle. Les événements populaires deviennent ainsi des ressources politiques et culturelles importantes. Les activités collectives les plus célèbres de Paris sont bien sûr les plages parisiennes et la « Nuit Blanche », sans oublier les festivals musicaux annuels ou les Journées du patrimoine culturel, qui constituent des éléments importants de la vie culturelle de la capitale. Ces programmes adaptés à tous les âges vulgarisent, popularisent, divertissent et dramatisent clairement les arts, dissolvant les barrières entre l’art et le public, permettant aux arts raffinés de rejoindre les masses et brisant l’utopie artistique.
Chaque année, la « Nuit Blanche » propose différents lieux et itinéraires. Cette année, elle se concentre au nord de Paris, autour du parc verdoyant des Buttes-Chaumont. Dans ce quartier populaire diversifié ethniquement et culturellement, ces choix de lieux ont une nature exploratoire et expérimentale, permettant à ces publics inhabituels de participer aux activités artistiques contemporaines, au moins en étant influencés par les événements artistiques les plus fous et extraordinaires de Paris. Profiter d’un automne doux rare, avec la chaleur résiduelle de la fin de l’été et des températures agréables le soir, se promener dans le parc luxuriant est difficilement imaginable (les parcs ferment habituellement à 19 heures). On peut y voir de nombreuses installations artistiques contemporaines théâtrales. Si le temps le permet, on peut continuer à se divertir jusqu’à l’aube. Ce soir-là, le parc est aussi animé qu’une foire foraine. Surtout que cette nuit coïncide avec la Fête de la Mi-Automne, pleine lune et parfum floral ; la lune éclatante suspendue dans le ciel semble invitée à se joindre à nous. C’est rare d’avoir une lune accompagnant ma traversée de cette belle « Nuit Blanche ».
Comme les années précédentes, la « Nuit Blanche » de cette année est théâtrale et divertissante. Elle est curatée par Alexia Fabre et Frank Lamy du MAC/VAL, musée d’art contemporain de la banlieue parisienne. Cette année, l’accent est mis sur de grands environnements spatiaux théâtraux et diverses formes d’art vidéo. Les lieux choisis sont très particuliers : parcs, places, centres d’animation, annexes et églises, comme la majestueuse cathédrale Notre-Dame de Paris ou le peu ordinaire parc du Luxembourg, voire même le hall central de la préfecture de police de Paris. Les expositions étant dispersées, il faut courir partout (on ne peut choisir que certains sites). De nombreuses expositions présentent de longues files d’attente d’au moins une heure avant d’entrer, comme à Notre-Dame ou au parc du Luxembourg. Mieux encore, deux théâtres du Châtelet n’ouvrent qu’à minuit, obligeant les amateurs d’art à danser avec le temps jusqu’à avoir la tête qui tourne ; c’est ainsi que l’on appelle une « Nuit Blanche ».
Zone des Buttes-Chaumont : Chaque année, je suis excité et curieux lors de la « Nuit Blanche ». Cette année, j’ai commencé ma visite par une promenade dans le parc des Buttes-Chaumont. Dans cet immense espace ouvert de style jardin anglais, la foule se promène, visite ou profite de l’ambiance. Des guirlandes lumineuses ornent les pentes, constituant l’installation lumineuse festive du jeune artiste français Vincent Olinet. Le néon provocateur de l’artiste écossais Nathan Coley affiche des maximes telles que « Il n’y a pas de miracles ici » ou « Il faut cultiver notre jardin ». L’installation environnementale de lampes de table de l’artiste norvégien Rune Guneriussen crée une atmosphère poétique semblable à la Voie lactée, sur la pente et sous les arbres. Le plus théâtral est « 1789-2009, 220 ans de rêve » de l’artiste français Noel Dolla, connu pour ses structures de surface. Des lumières multicolores scintillent sur le lac, où flottent de petits bateaux en origami. Devant la cascade rougeâtre rocheuse poétique, les décorations lumineuses créent une illusion onirique. Sur la pelouse de l’entrée de l’an 2000, mille parapluies bordeaux sont disposés, formant une situation surréaliste unique et pleine d’espace imaginaire. C’est la réflexion de l’artiste sur l’histoire sociale française depuis la révolution, semblable à un rêve poétique et romantique.
Puis je me rends au gymnase Jean-Jaures, où l’artiste français Claude Closky, figure représentative actuelle, présente son installation audiovisuelle numérique « Jouer de la guitare ». Sous les mélodies passionnées et enthousiastes du rock guitare, les images de trois chanteurs tournent au rythme de la musique, dégageant une atmosphère juvénile et offrant un festin audiovisuel. En longeant les rues et ruelles jusqu’à la place circulaire de Villette, je vois une foule curieuse regarder un match de football. Sur une pelouse verte irrégulière et bosselée inhabituelle, une performance réelle se déroule devant mes yeux. Il s’agit de l’œuvre d’installation participative ou interactive remarquable de l’artiste sud-américaine Priscilla Monge. Les spectateurs peuvent former des équipes et jouer au football, oubliant qu’il s’agit d’une œuvre d’art dans le plaisir du jeu.
Zone Châtelet-Marais : Je prends le métro vers le centre-ville de Paris, Châtelet-Marais, cœur annuel de la « Nuit Blanche », entourant la place de l’Hôtel de Ville et le quartier des galeries du Marais. Sortant de la place du Châtelet, l’ambiance est très animée, remplie de jeunes gens ; les restaurants et cafés voisins sont bondés. Beaucoup de spectateurs font la queue devant les théâtres. Au programme figurent « Hysterical » de l’artiste vidéo américain Doug Aitken et « Kiss » de l’artiste vidéo allemande Melanie Manchot, malheureusement seulement accessibles à partir de minuit. Je continue vers la place de l’Hôtel de Ville, où la foule est immense, tous les regards fixés sur le grand écran frontal. Une femme aux longs cheveux dos au public (l’artiste elle-même) y reste immobile au centre. Cette scène dans la rue animée est l’œuvre vidéo « Les insignifiants à Paris » de l’artiste coréenne Kimsooja, métaphore des relations individuelles et sociales. Ensuite, je me rends à la mairie du 4e arrondissement. La cour intérieure est bondée à en étouffer ; je m’efforce malgré tout d’y entrer. Tout le monde est captivé par les portraits purs et les interviews projetés sur l’écran. Il s’agit du documentaire « Héros anonymes » du jeune artiste JR. Il présente de manière inhabituelle ces personnes marginalisées perdues dans la mondialisation actuelle : Brésiliens, Kenyans et Cambodgiens, montrant leurs conditions de vie et portraits simples. Cela soulève de nombreuses questions existentielles concrètes et offre des plans visuels touchants gravés dans mon cœur et mon esprit. Sortant de la mairie près de minuit, je n’entre pas dans le quartier des galeries du Marais. Je me promène le long des rives séduisantes de la Seine vers Notre-Dame. Sur le pont Saint-Louis et les murs de l’île, une série de grands portraits humains et une série montrant uniquement de grands yeux brillants sont exposés. C’est encore une fois l’œuvre de JR. Il dit : « Je suis allé au Kenya en Afrique, puis au Brésil après l’élection présidentielle, ensuite au Cambodge où le gouvernement expulsait forcement beaucoup de familles. Dans ces endroits, on voit souvent des photos volées prises à longue portée. Dans ma série Héros Anonymes, au contraire, elles sont prises dans un contexte de confiance. » JR expose actuellement à l’annexe des Arènes.
Dans la douceur chaleureuse de la nuit étoilée et lunaire, les rives romantiques de la Seine regorgent de passants. Chaque week-end, le centre-ville de Paris devient une ville qui ne dort jamais. Couples intimes discutant d’amour ou se promenant sous la nuit, composent de magnifiques scènes poétiques. Pas étonnant que Paris soit si charmant. Arrivant à la majestueuse cathédrale Notre-Dame, la place est dense de monde, avec une longue file d’attente. Visiter la cathédrale solennelle et sacrée tard la nuit est quelque chose d’inhabituel. Il faut beaucoup de patience et d’endurance pour entrer. Après une demi-heure, suivant la file, j’entre enfin dans la cathédrale, elle-même pleine de visiteurs. Dans cette atmosphère sacrée, avançant lentement avec la foule, je découvre la série brillante et colorée de cristaux de l’artiste suisse Sylvie Fleury installée dans les petites salles de prière latérales. Les reflets fascinants des cristaux suggèrent le chemin de la croix et la perception de la foi, semblables aux vitraux gothiques colorés. Comme lavé l’âme, je sors de la cathédrale. Face à celle-ci, dans la préfecture de police, est exposée l’installation de motifs traditionnels de grands tissus floraux taïwanais de l’artiste taïwanais Lin Ming-Hong. Encore une longue file d’attente à l’entrée de la préfecture ; je décide d’abandonner.
Quartier Latin : Arrivant au Quartier Latin, rive gauche de la Seine, zone de rassemblement et touristique des adolescents parisiens. Bars, cafés, restaurants, cinémas et petites boutiques y sont concentrés. Déjà animé, c’est une ville qui ne dort jamais à Paris toute l’année. Avec la « Nuit Blanche », la foule est encore plus nombreuse et animée. L’église Saint-Severin s’y trouve. Y est présentée l’installation sonore innovante de l’artiste canadienne Janet Cardiff « The Forty Part Motet », interprétant « Spem in Alium » du compositeur Thomas Tallis (1573). Dans cette église gothique, quarante haut-parleurs sont disposés en cercle, chacun reproduisant la voix d’un membre du chœur. L’œuvre dure 14 minutes au total, dont 11 minutes de musique et 3 minutes de silence. Les spectateurs peuvent écouter individuellement les belles mélodies devant chaque haut-parleur. Surtout dans ce bâtiment médiéval, l’espace est rempli d’échos mélodiques extraordinaires pénétrant inconsciemment le cœur de chaque spectateur.
Les belles mélodies m’accompagnent jusqu’au Musée de Cluny, médiéval. Nouvelle longue file d’attente. À l’intérieur, est exposée l’œuvre vidéo « J’ai froid aujourd’hui » de l’artiste Patrick Bernatchez de Montréal. Dans une atmosphère apocalyptique futuriste, elle reflète les problèmes environnementaux et climatiques globaux actuels, la peur et l’inquiétude humaines face aux symptômes catastrophiques naturels. Toute la rue Saint-Michel est pleine de passants. Je marche vers le parc du Luxembourg. Le magasin Monoprix sur le côté a vu l’artiste américain Stephen Dean transformer sa vitrine en grand écran diffusant continuellement des images multicolores. Sous cette surprise artistique inattendue, les passants s’arrêtent curieusement pour jeter un coup d’œil. C’est là sa magie et sa beauté. Regardant l’horloge, il est près de deux heures du matin. Le parc du Luxembourg est bondé, au point que la police anti-émeute intervient pour la sécurité. Une longue file d’attente entoure les barrières du parc, aussi longue soit-elle, bruyante comme un marché de nuit. Je cherche désespérément mais sans succès. Je me réjouis de la passion de ces jeunes pour l’art contemporain, prouvant la curiosité des Parisiens pour les nouveautés. Pas étonnant que la capitale artistique soit toujours vivace et juvénile. L’artiste français Michel de Broin transforme le parc du Luxembourg en une grande discothèque ou carnaval de la « Nuit Blanche ». Il installe une énorme boule miroitante au centre du parc, scintillant d’éclats incomparables sous les projecteurs, dans une atmosphère joyeuse et festive. Emportant cette joie et des images infiniment oniriques, avec des couleurs fascinantes, je conclus pleinement ma « Nuit Blanche » annuelle.