Exposition des finalistes du Prix Marcel Duchamp 2018
Thu-Van Tran Avant : Ne soyez pas impoli (sois le bienvenu) 2018 Après : La couleur grise 2018













Texte et photos / Chen Chi-Hsiang Lieu : Galerie Sud, Centre Pompidou, Paris Dates : 10 octobre au 30 décembre. Ces dernières années, les expositions des finalistes du Prix Marcel Duchamp en France s’inscrivent sous le signe de la mondialisation. Chaque artiste se concentre sur son contexte culturel et historique local, créant une « nouveauté » originale. Il est facile de constater que ces éléments constituent la valeur et le sens uniques de chaque artiste. Le Prix Marcel Duchamp est incontestablement l’indicateur de la création artistique émergente en France, reflétant les tendances de l’art mondialisé et injectant un sang neuf dans le marché global. Dix-huit ans d’observation du milieu artistique français montrent que depuis la première participation des nouveaux venus au Centre Pompidou il y a deux ans, l’influence du prix est établie. Les artistes finalisés deviennent rapidement une nouvelle vitalité pour le système et le marché ; chaque lauréat devient le chouchou du système et du marché, rivalisant avec le Turner Prize britannique tout en partageant une influence similaire. Récemment, le Prix Marcel Duchamp affiche clairement sa position mondialisée : les finalistes ou lauréats ne sont pas nécessairement des artistes français. L’an dernier, par exemple, aucune artiste française n’était présente parmi les finalistes. Bien sûr, les œuvres des finalistes sont créées à Paris ou en France, ce qui démontre que la scène artistique internationale de Paris est aujourd’hui un terrain stratégique incontournable pour les nouvelles générations.
Cette année, deux artistes français, Clément Cogitore et Marie Voignier, côtoient Thu-Van Tran, jeune artiste vietnamienne d’Asie du Sud-Est, et Mohamed Bourouissa, artiste algérien d’Afrique du Nord. Ces derniers ont déjà obtenu la reconnaissance de la scène parisienne. Leurs créations reposent sur des installations spatiales exprimant des préoccupations communes. Comment repenser le récit lorsque les médias sont saturés ? Ou quand le monde lui-même semble devenir invisible ? Comment construire les relations temporelles et spatiales de la mémoire, ainsi que les relations entre vie et complémentarité, sans se limiter aux témoignages, documents et archives ? À travers des formes artistiques claires — peinture, sculpture, vidéo, film, architecture et design — les artistes sont considérés comme des outils clés pour expliquer ou critiquer leur société, la politique, l’histoire et la mondialisation.
L’artiste vietnamienne Thu-Van Tran (née en 1979) explore divers aspects à travers la peinture, la sculpture, la vidéo et l’installation. Elle se concentre sur les matériaux et le vocabulaire, s’appuyant sur son expérience migratoire profonde pour interroger les frustrations de la mondialisation. Cinq œuvres ambiguës sont présentées, prolongant une exploration commencée en 2012. « La couleur grise » (fresque monumentale, 2018) superpose habilement six couleurs de l’herbicide arc-en-ciel sur le mur, utilisant différents ordres et niveaux de transparence. Cette accumulation inévitable produit du gris. Dans le coin de cette fresque grise, court-métrage « Si rien ne sort d’ici » (16 mm, 2018) est projeté. Tourné dans une fonderie en Asie et en France, il révèle une histoire en quatre respirations : d’abord, l’éclatement et la libération de la coquille ; ensuite, la naissance et le récit soumis à l’épreuve du temps et du silence ; puis, la persévérance infatigable des femmes ; enfin, la jouissance finale, où le volcan japonais ne contient que sa masse, revenant à l’acte primitif. Les matériaux entrent en collision et se mêlent, tandis que l’enfant émerge des étincelles et des couleurs. « Poussière traînée » (peinture, 2018) ressemble à une nuée de cendres soulevée par une éruption volcanique, recouverte d’une gamme chromatique aveuglante (arc-en-ciel). Deux pièces illustrent et transforment la catastrophe continue de la pollution des sols par l’herbicide arc-en-ciel toxique utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam dans les années 1960.
Une sculpture blanche remarquable (« Ne soyez pas impoli et étincelle », 2018), reproduite à partir de poussière d’algue, confronte le spectateur à l’échelle humaine, interrogeant la possibilité de partager l’espace. Une enseigne portant le mot « Bienvenue » est déconstruite en fragments fossilisés de tailles diverses. Grâce à la plasticité du matériau et à la déformation, le sens du texte est vidé, rendant les mots méconnaissables. Cela questionne la signification derrière l’hospitalité dans un contexte mondialisé, transformant cet espace en lieu d’art et de création. L’artiste manipule les oscillations du langage et souligne la fluidité clé de l’histoire, écrivant avec justesse : « La mémoire est notre médium, et nous vivons sur cette question ».
L’artiste français Clément Cogitore (né en 1983) fonde sa pratique sur le médium vidéo, naviguant entre photographie et images animées, entre circuits de distribution cinématographique et installations muséales, tissant un ensemble où sens rituel et performance couronnée s’articulent. Son œuvre « French Devil Video Installation » (2018) est entièrement composée d’images préexistantes issues de réseaux sociaux, publicités commerciales, médias grand public et films politiques. Ses images, parfaitement stéréotypées, commercialisées, divertissantes et dramatiques, sont narrées par une voix féminine douce. À travers des scènes anonymes et des stéréotypes, elle exprime les croyances et phénomènes communautaires de la mondialisation contemporaine. L’artiste répond et contraste avec une intensité visuelle et un sentiment narratif onirique, ouvrant un nouveau domaine d’exploration.
L’artiste algérien Mohamed Bourouissa (né en 1978) fonde chaque projet artistique sur des collaborations hors des champs artistiques traditionnels. Dans son installation vidéo « L’Algérie n’a pas de regrets » (2018), il collabore avec l’artiste O Mats. Une structure psychologique et corporelle en bois blanc évoque une chasse aux sorcières dans une ancienne pharmacie. Au centre, un écran TV rotatif à six faces diffuse un entretien guidé par Bourlem Mohamed, ancien patient bénéficiaire des traitements du Dr Frantz Fanon dans cet hôpital psychiatrique. L’œuvre retrace l’histoire du premier hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, créé en 1937 pendant la colonisation française. Jusqu’en 1950, le psychiatre et philosophe Frantz Fanon a introduit des réformes révolutionnaires incluant de nouvelles thérapies par le jardinage et le théâtre, adoptant une forme de thérapie par le travail et de socialisation. L’artiste interroge cette histoire à travers le concept de résilience, retraçant l’idée de folie, les pratiques coloniales passées et les théories racistes.
L’artiste française Marie Voignier (née en 1974) excelle à intégrer l’enregistrement visuel (transmission, transformation et reconstruction) et l’explication. Sa pratique quasi anthropologique s’articule autour de liens historiques complexes, mêlant diverses vérités historiques et postcoloniales. Chaque projet est construit selon une méthode unique liée au ressenti du thème. « Tinselwood » (2017-18), un documentaire HD de 82 minutes, répond à une enquête initiée en 2010. Elle suit une piste codée dans les forêts du Cameroun, traçant les empreintes fictives d’animaux enregistrées par les habitants des forêts primitives oubliées du continent africain. Après des années d’exploration dans la forêt tropicale primaire, une rencontre avec les autochtones (Salapoumbe) mène à une série d’interviews approfondies visant à comprendre ce secret effacé. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle prend conscience de son ignorance face à l’histoire coloniale de la région. L’artiste déclare : « Mon enquête n’est pas ethnographique. Mais j’ai l’intention d’historiciser cette observation ».
Note : Basé sur le communiqué de presse de l’exposition des finalistes du Prix Marcel Duchamp 2018 et les textes explicatifs sur place.