[FR] La philosophie de l’art de Christophe Chevance : « Sans titre » – Une perspective franco-chinoise
L’un des ateliers de Christophe Chevance, surnommé Toph, à Chiayi.

Christophe Chevance, surnommé Toph, dans l’un de ses studios à Chiayi

Christophe Chevance, surnommé Toph, dans son deuxième studio à Chiayi

Christophe Chevance, surnommé Toph, dans son troisième studio à Chiayi

Construction inachevée d’une œuvre sans titre, 80S, 2019, acrylique

Murs du studio et peinture acrylique

L’artiste devant son œuvre « Sans titre – Trouer », photographié par l’auteur Chen Qi-Xiang dans le studio
Texte et photos / Chen Qi-Xiang. J’ai demandé à l’artiste Toph : « Qu’est-ce que l’art pour vous ? ». Surprenamment, il m’a remis un carnet de quatre pages contenant ses réflexions sincères sur l’art, révélant une pensée artistique profonde et philosophique, ainsi qu’une perspicacité rare quant à la création et à l’essence de l’art. Je traduis ici ce précieux texte français en chinois afin de le partager avec vous ; je vous invite à le lire avec attention et à en savourer chaque mot.
Note originale en français : Christophe Chevance Traduction en chinois : Chen Qi-Hsiang (Chen Qi-Xiang)
Être artiste n’est pas une vie facile. Tout comme la majorité d’entre nous, que nous soyons artistes ou non et quel que soit le pays, il faut trouver un moyen de survivre dans notre société. Mais un artiste doit trouver un moyen de survivre tout en continuant à travailler et à exposer. Pour cela, je tiens à remercier… pour leur soutien à cette exposition et pour l’appui qu’ils apportent à la création artistique à Chiayi.
Avant de parler de mon travail artistique, je souhaite apporter ma réponse à une question simple qui n’en demeure pas moins complexe : Qu’est-ce que l’art ? Et principalement les arts plastiques. Il est difficile d’expliquer précisément ce qu’est l’art. Je ne prétends pas détenir la vérité, et ma vérité n’est peut-être pas la vôtre. Chaque vérité est propre à chacun et il n’y a pas de vérité absolue. Toutefois, certains points de vue de la société moderne expliquent à quel point la négativité de l’art peut être positive pour chacun d’entre nous.
J’entends par négatif, l’opposition de l’art par rapport à son utilité dans notre société. Une opposition avec la technique. J’entends par technique l'utilité de l'art dans l'activité humaine. Il n’est pas faux de faire cette opposition avec la technique car la technique vise l’utilité de son produit dans les activités humaines. Dans ce sens, l’art est inutile.
Une opposition avec la nature. La nature suit certaines lois et procédés purement mécaniques, se conforme à un déterminisme physique. L'art lui-même suppose l'intervention d'un acte libre, qui réalise dans l'œuvre une fin qui préexiste à cette œuvre. De ce point de vue, l’œuvre est "inutile" ou plus exactement désintéressée et finie.
Une opposition avec le physique. Car on ne peut pas dire que la qualité et le plaisir esthétique de l'œuvre d'art aient une "utilité" pour le corps ou les sens.
Une opposition avec la morale. L’art se distingue du sentiment d'accomplir quelque chose de "bon" au sens d'un devoir moral. L’art ne suit aucunes règles et a tous les droits, y compris celui d’être terrible et d’une beauté cruelle. L’art n’est pas seulement un arbre s’élevant sous la chaleur du soleil mais aussi les racines s’enfonçant profondément dans la froideur des ténèbres.
Toutes ces oppositions "négatives" de l'art à la technique, à la nature, au physique et même, au moins parfois à la morale, révèlent ce qui est spécifique et proprement "positif" dans l'activité artistique. L’art par opposition à la société n’est pas nécessaire et n’a aucune utilité, c’est en ce sens qu’il est indispensable.
Être un artiste, c’est partager sa propre perception du monde. C’est continuer à apprendre sans aucunes certitudes. C’est être à l’écoute de ses sentiments et éduquer sa sensibilité. C’est permettre aux autres de s’éduquer eux-mêmes, sans contraintes, sans règles et en toute liberté. Quand je parle de s’éduquer soi-même, je ne parle pas de connaissance générale, mais de connaissance de soi. Toutes connaissances commencent par les sentiments. L’art est là pour éduquer votre sensibilité et interpeler vos sentiments. L’art vous questionne sans jamais affirmer. C’est aussi en cela qu’il se situe en opposition par rapport à la société.
Même s'il est important d’avoir certaines clefs afin de comprendre un travail artistique, il est inutile de demander tout le temps pourquoi. Quand vous écoutez une musique, vous ne demandez pas au musicien pourquoi il a mis les notes de musique dans cet ordre. Vous appréciez la musique ou non. Doit-il en être différent avec ce que l’on voit. La vision n’est-elle pas un sens au même titre que l’ouïe. Ne peut-on pas voir au-delà de ce que l’on voit. Les apparences peuvent être trompeuses mais nous continuons à croire en ce que l’on voit. Pourquoi toujours demander pourquoi alors que l’art est là pour communiquer avec vous. Les réponses doivent venir de vous et seront différentes d’une autre personne.
Toutes ces questions viennent du fait que nous vivons dans une société matérialiste où chaque but et chaque acte doivent avoir un sens, doivent pouvoir s’expliquer. Tout ce que l’on fait doit apporter un bénéfice quel qu’il soit. Mais n’oubliez pas que la positivité de l’art vient, entre autre, de son opposition à la société. Bien souvent les questions qui me sont posées sur mon travail artistique ont, à mes yeux, aucunes raisons d’être. L’art n’a pas pour but d'apporter des réponses mais est là pour vous aider à vous poser des questions. Des questions personnelles propres à vous-même dont vous êtes les seuls à pouvoir répondre. La réalité n'est jamais dans le travail artistique mais dans l'esprit du spectateur. Les yeux ne sont qu'un écho, une résonance liée à notre cerveau. Tout comme nos autres sens.
Pour quiconque sait voir au-delà des formes, un dialogue peut être établi. Un langage de formes, de textures et de couleurs qui ont la capacité de mettre en résonance nos sens. C’est l’essence même de l’art, d’être en relation et de dialoguer avec vous.
Dans mon travail artistique, je ne recherche pas la symbolique des couleurs. La symbolique des couleurs dépend de nos traditions et de nos origines dans le temps et n’a rien à voir avec nos émotions personnelles. Ce qui m’importe dans les couleurs c’est cette habileté à dialoguer avec nos sens. Les couleurs ont une musique, un goût et une odeur. Les couleurs ont un langage qui ne peut pas être retranscrit par les mots. Les couleurs sont le langage des émotions et des sentiments qui crient en nous ou nous apaisent. Le langage des sentiments qui éveille notre conscience au-delà de notre condition humaine.
Il est difficile pour la plupart des gens de croire que les couleurs peuvent être autre chose que ce qu’ils voient. Mais les couleurs sont musiques, odeurs, goûts et peuvent mettre tous nos sens en vibration et dialoguer avec nous. La couleur est une invitation au dialogue et ne peut se taire. Seul les deux couleurs extrêmes que constituent le noir et le blanc, d’où émanent une infinité de nuances de gris, incitent au silence et rendent le dialogue plus paisible. Mais il n’en reste pas moins qu’elles ne peuvent se taire. Toutes les autres couleurs s’expriment de manière plus ou moins bruyante et selon leurs associations d’une manière plus ou moins calme. Les couleurs ont toujours quelque chose à dire et c’est à vous d’apprendre à les entendre, à les sentir et à les écouter.
Dans mon travail artistique, il n’y a pas de couleurs innocentes, elles revendiquent, elles clament et leurs imperfections révèlent leurs puretés. Une couleur pure se veut imparfaite, une couleur pure se révèle grâce à ses défauts. Si vous acceptez le fait qu’une couleur pure se veut imparfaite et se révèle grâce à ses défauts, dès lors la couleur se révèle telle qu’elle est et non pas telle qu’elle paraît. Peut-être continuerez-vous à ne croire que ce que vous voyez et ne verrez que des points de couleurs sur une toile. Mais dans mon travail artistique, tous ces points de couleurs ont une raison d’être. Ils représentent trois symboles d’une même entité. Trois principes qui forment un tout.
Ils sont multiplicité, diversité et unicité. Ils sont la trinité non pas de l’existence mais d’exister. Ils sont la trinité non pas de l’être mais d’être. La multiplicité, la diversité et l’unicité des mondes qui nous entourent. La multiplicité, la diversité et l’unicité des mondes à l’intérieur de nous.
Dans mes sujets vivants et donc assujettis à un processus organique, ce qui est intérieur du sujet est source de multiplicité, de diversité et d’unicité. Ce qui est extérieur du sujet est source de décomposition. Mais n’est-ce pas là un des sens de la vie et la source de nombreuses peurs. La multiplicité, la diversité et l’unicité sont ce qui constitue, à mes yeux, l’essence même du monde dans lequel nous devrions évoluer, l’essence même de ce que chacun devrait être, l’essence même de notre univers. Ils se trouvent en opposition à l’uniformité préconisé par notre société. Cette uniformité qui dans mon travail artistique est représentée par la monochromie.
Dans mes paysages, j’ai voulu traiter par le biais de la couleur la réciprocité du monde qui nous entoure. Que seraient nos paysages si le vert venait à disparaître. Les couleurs terre deviendraient prédominantes et des couleurs minoritaires telles que le rouge et le jaune s’imposeraient d’elles-mêmes. Mes paysages invitent à vous questionner sur votre vision d’un monde sans vert et ce que serait notre place dans une nature où le vert disparaîtrait. Ils vous invitent à vous questionner sur le chemin que prend toute forme de vie et celui que vous souhaitez emprunter. La nature suit un procédé purement mécanique et n’est en aucun cas généreuse ou abondante. L’abondance dans la nature mène le plus souvent à l’extinction d’une espèce.
Mes paysages se composent de diverses couleurs, formes et matières, car là aussi il s’agit de multiplicité, de diversité et d’unicité. Quel qu’en soit le sujet, cette trinité de la multiplicité, de la diversité et de l’unicité peut être appliquée. Et je dis bien quel qu’en soit le sujet, vivant ou inerte, car un objet, à la condition qu’il ne soit pas issu d’un procédé ayant comme finalité la duplication et la reproduction d’objets identiques, fait lui aussi partie de cette trinité. L’œuvre d’art, en tant qu’objet, est de ce point de vue une parfaite illustration de cette trinité.
Si cette exposition a pour titre « Sans titre » et que certains de mes tableaux sont des sans titres, c’est pour la simple raison qu’être un sans titre et être soi sans apparence et sans concession. C’est pensé par soi-même. C’est être riche d’une richesse que l’on ne peut pas perdre. C’est refuser l’ignorance des autres, car trop souvent nous nous croisons sans jamais vraiment nous rencontrer. C’est refuser l’ignorance des choix car dans un monde où l’information est si facilement accessible, l’ignorance est devenue un choix. Être un sans titre, c’est être libre.
Soyez vous-même, loin de toute apparence, car la société, quelle qu’elle soit, est trop souvent dénuée de sentiments et l’uniformité et la moralité y règnent en maître. Pensez, ressentez par vous-même et dialoguez avec l’art. La connaissance de soi commence par les sentiments et l’art peut vous aider à éduquer votre sensibilité. À travers l’art, ne cherchez pas continuellement des réponses mais essayez de vivre la question. Alors peut-être un jour vivrez-vous dans la réponse sans même vous en rendre compte. L’art est là pour vous questionner et la réponse ne peut être que personnelle et individuelle. Car là encore il s’agit de multiplicité, de diversité et d’unicité.
Vouloir parler d’un travail artistique à travers une œuvre équivaut à isoler les notes de musique d’une symphonie. Elle en perd tout son sens. Une œuvre d’art isolée peut exprimer un sentiment, un ressenti à un moment donné, mais n’exprime en rien la recherche artistique de l’artiste dans sa globalité. Un véritable artiste a pour vocation d’évoluer et son travail artistique évolue avec lui. Pour comprendre un travail artistique, il est plus important de comprendre le créateur que sa création. Un travail artistique ou un artiste ne changera jamais le monde et ceux qui pensent le contraire vivent dans une illusion, car la perception de l’art est individuelle et non collective. Ce que l’art peut changer, c’est votre perception du monde. Ce que l’art peut changer, c’est vous en tant que personne.
Si l’art vous interroge et que vous vous posez les bonnes questions, il n’y aura pas de maîtrise plus grande et plus humble que celle que vous exercerez sur vous-même. Tout comme l’artiste est libre dans sa création. Vous êtes libre d’aimer ou non. Vous êtes libre de ressentir ou non. Vous êtes libre de vous questionner ou non. Vous êtes libre de toute interprétation du travail artistique. Vous êtes libre de toute imagination. Vous êtes libre de vous approprier l’œuvre. La seule liberté que l’art ne pourra pas vous donner car cette décision n’appartient qu’à vous. C’est la liberté d’être vous-même.
Faites-vous partie de cette trinité de la multiplicité, de la diversité et de l’unicité ? Êtes-vous multicolore ou monochrome ? Votre monde intérieur et celui qui vous entoure se conjugue-t-il au parfait ou à l’imparfait ? Est-ce une terre, une planète ou un univers ? C’est aussi en cela que mon travail artistique vous questionne. Par-delà toutes vos apparences, il vous pose une simple question. Qui êtes-vous ?