« La détresse de Suerte, l'anus vert, la queue du massacre, les doigts de la mariée et la cigarette des célébrités » Série Soufre fondu 1991
Œuvre au corps métaphorique - Série Soufre 1992
Mont Vénus - L'une des œuvres en cire 1992-93
Sculpture - Objet, l'une des œuvres de la série Soufre 1995
Féminisation des « Glory Holes », broderie sur drap blanc 1995
Rideau tombant - Objets en verre 1997
« Mon lit » objet-sculpture 195x210x215cm 2003
« Les larmes du bateau » transformant les larmes scintillantes en bijoux 345x535x215cm 2004
Oubli - Bijoux rouges, installation extérieure 2006
Pink lasso, bijou sous forme de monument 285x150x65cm 2008
Sculpture mobile 78x75x55cm 2009
« Lasso bleu clair » perles de verre 250x270x130cm 2009
Arrière-« Nœud rigide » 2009 Avant-« Autoportrait complexe en nœud d'anneau » 2011

Textes et images / Chen Chi-Hsiang Jean-Michel Othoniel (né en 1964) est l’un des artistes français les plus représentatifs de l’époque actuelle, ainsi qu’un créateur nomade atypique. Il conçoit ses œuvres à travers le voyage et des rencontres multiples, collaborant souvent avec des experts dans divers domaines. Passionné par l’expérimentation de matériaux inhabituels, il se comporte tel un alchimiste, notamment avec des substances organiques et malléables telles que le soufre, la cire, le phosphore ou le verre. Dans cette ère technologique et informatisée, il figure parmi les rares artistes à revenir aux savoir-faire artisanaux traditionnels, s’approchant ainsi de la démarche de l’Arte Povera italienne. Othoniel est célèbre pour ses sculptures-installations en verre séduisantes ; ses objets variés deviennent de longues chaînes de bijoux, des rideaux de perles, des objets sensuels ou encore des architectures. À travers un goût déformé, exceptionnel et transformateur, il s’attache à révéler la beauté cachée dans la matière. L’artiste déclare : « Le verre est si complexe (…) il y a tant de techniques et de mondes à explorer, j’aime toujours les utiliser. Échanger avec les souffleurs de verre est primordial pour moi. Ce geste est souvent empreint d’une grande tendresse. Bien sûr, il est direct. L’image apparaît vite, elle existe, on peut la ressentir ». Sous la beauté physique poétique, il propose une perspective alternative : « Selon lui, la beauté est un piège, on s’y laisse d’abord prendre, attiré. Comme un papillon tenté par une fleur (…) “La beauté” permet le dialogue entre l’artiste et le spectateur ».

L’art de Jean-Michel Othoniel plonge profondément dans les accidents personnels et le sens de l’existence humaine. Dès ses premiers « autoportraits » mystiques vêtus de vêtements sacerdotaux (1986), il fait référence, dans une sorte d’autisme, à un drame secret imaginaire et virtuel, fondé sur des signes pessimistes d’échec, de perte de raison et de cicatrices. Ces photographies fantomatiques de corps bleuâtres font écho à des phénomènes de fantômes indistincts et de disparitions floues que la réalité ne peut saisir. La série « Photos ratées » (1987-1988) n’y échappe pas, relevant du mauvais goût postmoderne. Rapidement, l’artiste abandonne la référence photographique pour explorer d’autres matériaux, construisant sa collection personnelle d’objets curieux. Dans un état proche du surréalisme, ces micro-installations d’objets deviennent des icônes qui, sous les variations de lumière, révèlent diverses questions existentielles ; des objets délicats rappellent la fragilité de la vie.

L’existence est ouverte, pleine de possibilités, et dans des situations de rencontres fortuites, Jean-Michel Othoniel découvre le soufre chimique. Le mot français « soufre » étant homophone du verbe « souffrir », il saisit cette double nature linguistique et métaphorique. Attiré par la couleur intense de cette substance extraordinaire, il l’adopte immédiatement comme cœur de son travail. D’abord une série artisanale d’objets zodiacaux (1989), il évolue rapidement vers des sculptures plus volumineuses nécessitant davantage de techniques et de matériaux. Pour la première fois, il collabore avec des scientifiques et l’industrie, comme dans l’installation objet « Aussi manifeste » (1989), présentant un énorme rocher de soufre jaune sur un socle noir contrastant. Les collaborations se resserreront dans les années suivantes. Nomade voyageur, il crée de nouvelles œuvres dans de nouveaux contextes ; les rencontres et les convergences deviennent son monde artistique.

Dans les années 90, il met l’accent sur le corps fragmenté dans une symbolique et une métaphore. En 1991, à Hong Kong, la série « Soufre fondu » présente des montagnes formées naturellement ; dans une sculpture niée par ses formes, les creux au pied des montagnes révèlent des fragments de corps sensuels : doigts, langues, zones féminines ou anus, intitulés « La détresse de Suerte, l’anus vert, la queue du massacre, les doigts de la mariée et la fumée des célébrités ». Des objets chargés d’imagerie surréaliste sont disposés dans des vitrines en verre, révélant, grâce à un miroir inférieur, une vérité et une beauté cachées. L’année suivante, participant à la Documenta en Allemagne, Jean-Michel Othoniel attire l’attention générale avec ce matériau novateur. Il collabore avec la chorégraphe Daniel Larrieu pour explorer le corps de l’ère du sida, construisant des corps comme de la matière, enduisant de soufre des vêtements évoquant le corps sexuel. Il introduit simultanément de nouveaux matériaux et couleurs – la cire – permettant de construire des sculptures-objets pleins de sensualité et d’espace imaginaire : comme la Montagne de Vénus, la Grotte de la Sibylle, etc.

En 1995, il explore un autre matériau naturel organique – le phosphore (matière des allumettes) –, présentant dramatiquement une grande plaque de phosphore intitulée « The Wishing Wall ». Dans une approche conceptuelle esthétique, il invite le public à allumer une allumette et à former un vœu. La même année, une œuvre plus féminine, « Glory Holes », brode sur un drap blanc plusieurs trous semblables à des tétons féminins, chargée d’ambiguïté et de contradictions émotionnelles.

En 1992, lors d’une recherche de soufre dans les sources thermales volcaniques des îles Éoliennes en Italie du Sud, il découvre accidentellement un autre matériau naturel – l’obsidienne, un verre naturel mystique et noir. Donné au Centre expérimental de verre Cirva à Marseille pour des recherches industrielles, Jean-Michel Othoniel crée une œuvre rappelant le volcan actif italien Stromboli. C’est seulement en 1993, lors d’une visite opportune de l’atelier de verre de Murano à Venise et d’une rencontre avec le maître verrier Oscar Zanetti, qu’il commence à explorer ce matériau extraordinaire. Dans une expérience matérielle de transformation, de changement et de transparence, il suit rituellement les étapes de formation du verre pour y trouver un écho formel inégalable. Entre solidité et fluidité, la matière du verre possède pour lui une égalité mémorielle, reliant continûment deux temporalités et deux réalités. Il tente d’y entrer dans un voyage imaginaire et de retrouver les souvenirs de jeux de billes de verre de la même année.

En 1996, lors de sa résidence à la Villa Médicis à Rome, il commence à assembler et construire ces perles de verre peintes transparentes (provenant des célèbres verreries de Murano). Il tisse de grandes perles de verre en immenses bijoux suspendus aux arbres en extérieur, les intégrant à l’environnement naturel où elles brillent parmi les feuilles vertes, telles des fruits extraordinaires, inaugurant une installation sculpture-objet remarquable. Ce n’est qu’à partir de 1997 qu’il commence véritablement à collaborer avec l’atelier de verre de Murano, confiant pour la première fois la réalisation plastique aux artisans afin d’atteindre ces formes organiques scintillantes et ambiguës. La série d’essais d’œuvres suspendues imaginatives est très sensuelle, oscillant entre phallus et végétation, comme « The rosary ». L’artiste dit : « Je veux créer des œuvres qui ne stimulent pas seulement la vue, mais qui donnent envie de les lécher avec la langue ».

Il fonde son travail sur ces dommages et irrégularités, déclarant : « Je travaille sur ce verre brisé. Le verre imparfait : le soufflage porte les traces du corps du souffleur. Il est malaxé et remué, tenu dans la main. Le verrier m’explique que le plus difficile est d’être parfait ; si une bille a une cassure, après fusion, la trace ne disparaîtra pas. J’aime ce concept : bien sûr tout peut être embellir, la fissure réapparaîtra. Je choisis de travailler sur ces accidents. J’ai besoin que le verrier casse le verre avant le travail, cela crée une forme irrégulière, laissant particulièrement des traces d’imperfection, où je vois une vraie beauté. Je propose une idée : montrer la violence matérielle de l’œuvre (…) Je m’intéresse à cet art populaire, les verreries génèrent beaucoup de déchets comme tout métier. En général, ces objets sont beaux aux yeux contemporains. Je veux changer le point de vue de ces artisans, même s’ils pensent que c’est faux, essayer autre chose, dans une relation très Pasolinienne. Cela devient pour eux une méthode d’expression, sans tromperie ; ils savent que ces gestes aboutiront à ces formes sensuelles et phalliques. » (Note 1)

La même année, il tisse mille petites chaînes de perles de verre rouges et les offre publiquement à ses amis proches en mémoire de l’artiste américain Felix Gonzalez-Torres, décédé du sida. Entrant dans la sculpture-objet multicolore et les installations spatiales intérieures et extérieures, il développe diverses techniques possibles, rédigeant divers rideaux et précieux bijoux de tailles variées. Il développe une nouvelle indexation et imagerie imaginative, tendant vers un monde narratif de contes de fées, un vocabulaire décoratif pré-moderne, faisant des objets rituels religieux une nouvelle source d’inspiration. En 2000, Jean-Michel Othoniel construit l’une des œuvres d’art public les plus célèbres de Paris – la sortie du métro Palais Royal-Musée du Louvre. Avec des structures colorées de perles de verre soutenues par des piliers en aluminium portant des couronnes de perles de verre doubles (rouges à l’extérieur, bleues à l’intérieur), très décoratives, semblables à un palais de verre peint imaginaire, c’est la station de métro la plus remarquée depuis l’Art Nouveau du siècle dernier, à mi-chemin entre objet et architecture. L’artiste dit : « Sur la place Colette devant l’Opéra Comique, cette station de métro a changé le destin de mon art, j’en suis honoré ».

Jean-Michel Othoniel relève avec plus de confiance de nouveaux défis créatifs, modifiant et déplaçant les échelles réelles pour transformer le réel en un monde onirique et magique. Ainsi, en 2003, l’installation spatiale monumentale « Château de verre » issue d’un conte de fées (Centre d’art contemporain Cartier) ou l’objet-sculpture « Mon lit », forme monumentale baroque insolite, très design, ornée de motifs géométriques autour et surmontée d’une couronne scintillante de perles de verre. « Les larmes du bateau » (2004), transformant les larmes scintillantes en bijoux, décore un bateau de réfugiés naufragé en mer (provenant de Cuba) avec des perles de verre multicolores, chargé d’ symbolismes ; le bateau transporte des larmes de souffrance et de joie, combinant esthétique fantastique et mémoire tragique historique. Entre sculptures séduisantes, objets, bijoux et architecture, poésie et allégorie, rêve et imagination. L’artiste dit : « Je préfère offrir au visiteur une impression forte, comme s’il faisait face seul à l’œuvre, dans un jardin d’Eden clos, exotique hors du monde. Mes sculptures en verre doivent être découvertes et habitées ».

Après ces collaborations et explorations matérielles, Jean-Michel Othoniel gagne la confiance des verriers. L’artiste dit : « Ils me révèlent des secrets, surtout ceux des couleurs uniques. J’approfondis l’épaisseur des perles de verre, la surface rugueuse, la peau du verre, choses qui leur semblent extraordinaires. Toutes mes perles de verre sont une expérience cognitive technique acquise par l’observation et le dialogue. Je connais les séquences possibles ou impossibles, et je les guide diplomatiquement vers leurs plus grandes potentialités ». Ces dernières années, Jean-Michel Othoniel explore au-delà de toutes les tendances artistiques et institutionnelles, tendant vers une abstraction. Abordant la question du corps absent, il développe une « physique poétique », exposant ces esthétiques rigoureusement mathématiques, conservant le vocabulaire formel, composant des volumes linéaires efficaces de perles de verre, exprimant également le matériel et l’immatériel. De nombreuses œuvres révèlent des objets simples existants – des bijoux – agrandis en colliers monumentaux, comme le simple et élégant « Rivière blanche » ou le « Piège bleu » à double anneau (2009), présentés sur socle tels des sculptures-objets. Ou dans des installations spatiales modélisées mathématiquement, créant des volumes par entrelacement d’anneaux, formant des variations et organisations multiples, « Nœuds » inspirés du psychanalyste français Jacques Lacan, illustrant la relation entre espace imaginaire, symbolique et réel, comme le simple cercle « Lacet bleu clair » (2008), formant un huit simple, ou le « Nœud lacanien » en perles de verre transparentes (2009), ces deux pièces étant suspendues au mur. Ou encore les « Sculptures dynamiques » (2009) suspendues dans les airs et le complexe « Autoportrait grand nœud » (2011) (présenté sur socle), devenant les meilleures expressions de l’espace tridimensionnel réel. Tout cela, dans des formes élégantes et des structures rythmiques répétitives de couleurs, exprime l’esprit et la matière, le réel et l’imaginaire, le lyrique et le sensible, l’artisanat et le design, redonnant au quotidien émerveillement face au monde lors d’un festin visuel.

(Note 1 : Catalogue Jean-Michel Othoniel, texte de Catherine Grenier, Centre Pompidou, édition 2010, p. 148)

Remarque : Jean-Michel Othoniel présente « MY WAY » du 2 mars au 23 mai au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, constituant sa rétrospective de 25 ans, retraçant son parcours créatif unique de 1986 à nos jours. « MY WAY » tire son titre de la touchante chanson lyrique de la défunte star française Claude François, reprise ensuite par la star américaine Frank Sinatra, atteignant l’apogée populaire et continuant aujourd’hui d’émouvoir largement le public.