Femme sous pression et angoisse - Maison, marbre, 1994
Corps fragile de fée, toile, 2002
Sans titre plein d'espace imaginaire - Portrait, toile, 2006

Dessin – Série Relations tendues (détail), 148,5 x 165,7 cm, 2007. Collection privée. Photo Benjamin Shiff pour Louise Bourgeois, courtesy Osiris. © ADAGP Paris 2008. Rétrospective Louise Bourgeois : du 5 mars au 2 juin au Le Plateau, Centre Pompidou, la plus importante exposition de Paris ce printemps. Louise Bourgeois (née en 1911) est une artiste française naturalisée américaine (née à Paris dans une famille de restaurateurs de tapis et de soieries d’antiquité). Figure majeure et novatrice de l’art contemporain, elle démontre tout au long d’une vie active une créativité inépuisable, se renouvelant constamment sans jamais s’en tenir à un seul style. Elle est également l’une des artistes femmes les plus subversives et visionnaires ; son œuvre explore sans concession le corps féminin et les situations qui lui sont liées, ainsi que les marges des relations entre les sexes. « J’ai toujours eu un grand intérêt pour ce que font les femmes », dit-elle.

Toutes ses créations passent par des formes symboliques complexes, au cœur desquelles se trouvent le mystère féminin et la vitalité sexuelle intuitive. Animée par une force surréaliste issue de l’inconscient, elle utilise une grande variété de matériaux (bois, marbre, acier, cuivre, tissu, fibres, objets divers) et de médiums (peinture, dessin, gravure, sculpture, textile, objet, multimédia, installation). Les thèmes majeurs tournent autour de la femme et de la famille, du corps et de la sexualité, de la maternité et de l’enfance, de la mémoire et du rêve. Bien que cette rétrospective ne soit pas exhaustive, elle offre rarement l’occasion d’embrasser l’ensemble de son travail.

Bourgeois a grandi immergée dans l’univers familial des tapis et soieries, baignée dans un monde de femmes tricoteuses. Dès l’âge de onze ans, elle dessine des motifs de tapis dans l’atelier de restauration de ses parents, continuant jusqu’à 96 ans à créer avec le tricot, matériau familier, et à dessiner spontanément. Ses sources créatives découlent de l’expérience enfantine et des relations familiales intimes. Sa mère, pragmatique et féministe, gérait le magasin et l’atelier. Son père, collectionneur d’antiquités, était infidèle et avait engagé une jeune gouvernante anglaise comme maîtresse, déséquilibrant la famille et perturbant profondément la jeune Louise, qui ressentait la manipulation adulte et une fissure irréparable. Cette situation extraordinaire devient le moteur de sa création : « Mon enfance n’a jamais perdu son charme, son mystère ni son caractère dramatique ». Plus tard, travaillant dans la petite galerie ouverte par son père, elle fait la connaissance de Robert Goldwater, historien de l’art spécialisé dans l’art primitif. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, en 1938, elle épouse un Américain et s’installe à New York, quittant le foyer onirique pour se consacrer à l’art.

La rétrospective, commencée à la Tate Modern de Londres puis présentée au Centre Pompidou à Paris, se poursuivra au Musée Guggenheim de New York. Divisée en sept thèmes présentés de manière chronologique, elle explore notamment la série « Femme-Maison » : dès les années 1940, peinture, dessin et gravure traitent de la naissance, de l’enfance, de la maternité et de l’autoporation. La série « Femme-Maison » associe corps et architecture, organique et géométrique, doux et dur, illustrant le poids des responsabilités domestiques imposées aux femmes, oppression psychique et physique. Comme l’écrivait Gaston Bachelard : « La maison est un corps et une âme ». L’artiste cherche ici à se libérer par l’inconscient. Ce thème reste central, comme en témoigne l’installation environnementale « Cell VII » (1998), prolongement de ses œuvres sur la maison.

La série « Figures primitives » de sculpture : dans les années 1950, une nostalgie intense touche l’étrangère à New York. Sur le balcon de son toit, elle réalise ces sculptures en bois totémiques, exprimant fortement ses émotions, transférant sa nostalgie et projetant toutes ses angoisses. La sculpture devient alors un exorcisme de la mélancolie. L’artiste explique : « Chaque objet totem en bois représente un ami ou un membre de la famille resté derrière moi, de l’autre côté de l’Atlantique ». Ces statues se déclinent en deux types : parfois taillées directement, parfois construites par superposition ; tantôt figuratives (tête et bras), tantôt abstraites, oscillant entre Giacometti et Brancusi, ou approchant le minimalisme. Elle développe rapidement une conscience expressive du culte sexuel, notamment avec Dependence (1955), œuvre sensuelle composée de deux moules circulaires internes et externes, évoquant un trou noir magique de rupture intérieure sous forme d’organe féminin surréaliste, poétique et hallucinatoire. Bourgeois précise : « Cette œuvre exprime la relation entre l’individu et son environnement. Dans une concentration résolue, elle peut être insignifiante ou intime, simple ou complexe, matérielle ou brutale. Elle peut être réelle ou imaginaire. C’est à partir de ce domaine que j’ai développé toutes mes œuvres ».

Série « Nid symbolique, refuge » : issue de l’idée de maison, le « nid » étant le lieu le plus privé, quel que soit le confort. À partir de 1960, Bourgeois abandonne le bois dur et périssable pour utiliser du plâtre et du latex plus malléables. Ses premières œuvres en plâtre prennent la forme de tours, nids et terriers spirales organiques, renforçant la forme de l’œuf, car construire une maison revient à faire du corps un corps. Ainsi, Fée couturier (1963) rappelle que le premier refuge humain est le ventre maternel, célébrant la valeur suprême de la maternité. La relation fille-mère occupe une place centrale dans son œuvre, où les métaphores louant ou ironisant sur la mère deviennent des chefs-d’œuvre remarqués : Renarde (1985), Araignée (1997), Maman et Poupée (1999), Tisserand (2002), Enfant silencieux (2003), Araignée repliée (2005), etc.

« Corps et sexualité extraordinaires » : au milieu des années 1960, Bourgeois développe une anatomopathologie à partir de formes tourbillonnantes, construisant audacieusement des totems sexuels et créant un nouveau volume équilibré. Avec des matériaux inhabituels comme le marbre, le caoutchouc et le latex, elle expose sans retenue l’érotisme expressif et imaginaire pour traduire des émotions fortes. Fillette (1968) choque par la représentation d’un pénis masculin et de deux testicules énormes, ou encore Hermaphrodite, sculpture bizarre combinant organes mâles et femelles, avec un orifice féminin ouvert semblable à une noix ou une fleur au centre, flanquée de deux phallus, suspendue dans les airs avec une force primitive. Cumul I (1968), en marbre blanc posé sur du bois brut, présente de nombreux demi-cercles lisses et sensuels évoquant un gland masculin, envoûtant et métaphorique. Couteau femme (1969-1970), en marbre rose, prend la forme d’un couteau lisse et allongé, révélant clairement un organe féminin en forme de noix, provocant et mystérieux, incarnant l’hallucination sexuelle féminine entre réel et imaginaire, figuratif et abstrait, symbole et métaphore, devenant le moteur de la vie humaine et le cœur de la création, tout en satirisant le chauvinisme patriarcal. L’artiste écrit : « Une façon pour la femme d’explorer est de devenir elle-même. Leur anxiété vient du fait qu’elles ne peuvent jamais accepter pleinement le sexe. Tout cela commence par une lutte anxieuse intense : tout le sexe ». Et encore : « L’art est une garantie de santé mentale. Tous ces types de sexualité apportent une thérapie apaisante ».

Sous un féminisme audacieux, elle ne se revendique pas féministe : « Je ne crois pas à l’existence d’une esthétique féministe. Mes œuvres expriment des sentiments riches indépendamment du genre. Heureusement, j’ai été élevée par une mère féministe, mariée à un mari féministe, et j’ai élevé mon fils comme un féministe ». En 1970, elle inaugure des installations environnementales complexes mêlant sociologie et psychologie, comme To Be With, verticale, expliquant : « Ce n’est pas nécessairement sexuel ni une métaphore intime. Cela répond à autre chose, comme une éternité, bien que difficile à exprimer sincèrement, reflétant pourtant une expression particulièrement affectueuse ». En 1973, un drame survient : son cher mari meurt subitement. Face à cette épreuve, l’année suivante, confrontée au passé et cherchant à liquider l’image paternelle, elle réalise l’installation environnementale la plus dramatique, violente et monumentale de cette période : The Destruction of the Father. Dans un espace rouge ambigu et intimiste, sol et plafond présentent des demi-cercles horizontaux (évoquant un gland) ornés d’organes de tailles variées sur une table centrale, tel un festin extraordinaire. L’artiste explique : « Cette œuvre présente la scène effrayante d’un dîner familial. Le père, chef de famille, fièrement assis à la tête, entouré de la mère et des enfants. Comment résister à ce machisme patriarcal ? En colère, nous le démembrons, le jetons sur la table et le mangeons d’une traite », se libérant ainsi du patriarcat et des sentiments ambivalents envers le père.

« Lieux de mémoire » : dans les années 1980, Bourgeois poursuit son exploration des signes sexuels et corporels dynamiques, autour de mémoires et lieux diversifiés, mêlant charme corporel et imagination. The Curved House (1983) est doublement symbolique, offrant une forme et un espace novateurs. L’artiste dit : « Ces symboles sont nécessaires car ils permettent une transmission plus profonde ». Elle affine l’usage du marbre, créant des images riches comme Nature Study (1984), sculpture sculptée dans un bloc carré brut, creusant deux grands yeux humoristiques et vivants, oscillant entre figuratif et abstrait, réel et imaginaire. Elle entre ensuite dans l’installation environnementale, comme Articulated Lair (1986), lieu mémoriel ingénieux composé de plaques de fer noires et blanches pliées formant un espace presque fermé courbé, avec des bandes de caoutchouc noir suspendues, créant un espace mystérieux et géométrique intime, entre réel et surréel, symbole et imagination.

Les années 1990 marquent la période la plus mature et riche de Bourgeois, avec de nombreuses grandes installations d’objets. La scène dramatique de la « Chambre-Maison » devient le cœur de cette période, organisant structurellement le corps métaphorique et dialoguant ingénieusement intérieur/extérieur. Dans l’espace privé de la « Chambre à coucher », lieu de mémoire, se déroulent des rituels secrets visant à chasser les peines et angoisses passées. Precious Fluid (1992), œuvre monumentale présentée à Documenta et conservée au Centre Pompidou (non exposée ici), est l’une de ses représentations les plus vastes et mystérieuses. Dans un immense tonneau rond, des objets constituent le décor principal : lit de fer, vêtements usés homme/femme, verrerie, etc., sous une lumière subtile, ces codes forment des souvenirs intimes. L’artiste explique : « Cette œuvre raconte comment une petite fille grandit, oublie ses peurs et retrouve sa passion… (…) Les verres symbolisent les muscles qui, détendus, sécrètent le précieux liquide… (…) comme des larmes, ils représentent la fin de la souffrance ».

Parmi les autres installations remarquables de cette période : Bullet Hole (1992), porte géométrique octogonale symétrique en fer, dont deux volets sont des fenêtres et une une porte, avec trois gros troncs ronds disposés au sol, explorant sous une lumière ambiguë la psyché et la physiologie féminines. Challenge (1992), sculpture d’objet sur cadre rectangulaire en fer, présentant des verreries de tailles diverses, métaphore de l’ambiguïté des organes sexuels féminins (récipients). Weight (1992), sculpture d’objet sur support métallique aigu, suspendant parfois des disques ou des vêtements féminins, équilibrée parfaitement sur une ligne linéaire creuse, symbolisant les organes sexuels et le corps des deux sexes, invitant à la réflexion sur l’objet/forme, réel/imaginaire, symbole/métaphore, temps/espace, psychique/physique, excellents exemples non exposés ici de l’exploration bourgeoise de l’âme, du sang, de la chair, de la matière et de l’esprit.

À la rétrospective du Centre Pompidou, deux installations d’objets sur la relation parent-enfant, Red Room-Parents et Red Room-Child, issues des recherches sur Precious Fluid-Chambre, utilisent des objets domestiques (lit double, lampe, armoire, coiffeuse, miroir pour la chambre parentale ; lit simple, rouleau de couture, bougies, verrerie pour la chambre d’enfant) et des portes/fenêtres anciennes dans un décor dramatique tournoyant. Sous des tons rouges et noirs symboliques et une lumière sombre, elles créent une atmosphère onirique et tragique novatrice, où le spectateur ne peut qu’observer et imaginer depuis l’entrée. La chambre parentale montre clairement un espace intime et privé ordonné ; la chambre d’enfant, plus désordonnée, révèle l’innocence, l’autonomie ludique et le monde onirique de l’enfant. L’artiste explique : « Elles sont comme le système cellulaire dans le sang… (…) dépendantes les unes des autres mais différentes, tantôt fusionnant, tantôt résistant ». Elles expriment ainsi, conscient et inconsciemment, la mémoire et l’imagination de l’enfance.

Le point culminant est la série d’installations sculpturales Spider-House (1997), issue du développement de la maison. Cette araignée exceptionnelle symbolise la figure maternelle. Si la maison est l’âme et la tombe de la femme, gérer et entretenir devient sa responsabilité, jouant plusieurs rôles (femme, mère, épouse, amante, amie fidèle). Astucieuse et compétente, douce mais féroce, comme le dit le proverbe taïwanais : « Méfiez-vous des ours et des tigres, mais surtout des femmes folles », on imagine la férocité et la cruauté possibles. Spider-House : une maison octogonale construite en grillage de fer, espace clos contenant un vieux fauteuil en cuir (siège utilisé longtemps dans l’atelier de l’artiste), tapis ou tentures disposés, et une araignée gigantesque inhabituelle veillant sur le foyer au sommet du grillage. Elle montre puissamment un autre aspect de sa mère : protectrice du foyer, époux et enfants, dévouée corps et âme à la maison, prête au sacrifice. La mère devient pilier et cœur spirituel du foyer. L’artiste explique : « Mon ami le plus cher (pourquoi une araignée ?), car ma meilleure amie était ma mère, si intelligente, patiente, noble, utile, rationnelle, responsable, comme une araignée ».

Série « Sculptures textiles et dessins » : âgée de près de 97 ans, l’artiste continue récemment d’explorer de nouveaux domaines, choisissant le tricot et le tissu, ses matériaux familiers et légers, revenant au savoir-faire traditionnel familial de restauration de tapis et soieries. Maîtrisant parfaitement ces techniques, elle crée des sculptures en tissu de personnages, têtes, corps, groupes et familles, montrant avec humour et satire les relations complexes entre vieillesse, mort, sexualité et famille. Seven in Bed (2001) illustre avec humour l’intimité fraternelle, représentant sept corps s’embrassant (assez érotiquement), mais ingénieusement reliés par neuf têtes, métaphore imaginative de l’amitié fraternelle éternelle. The Reticent Child (2003) explore les relations étranges entre enfant, mère et père lors de la naissance. Récemment, nombreux dessins et gravures réalisés avec papier et crayon accessibles, aux traits aigus et formes organiques, présentant deux séries : dessins abstraits conceptuels et linéaires répétés, et dessins figuratifs continus du corps. Bourgeois appelle cette série « Dessins d’insomnie », car souffrant longtemps d’insomnie, le dessin devient méthode d’auto-apaisement et processus thérapeutique. Elle dit : « Les artistes ont peur quand il fait nuit… (…) Le sens de l’art est de transcender la peur… ». Il est clair que toute sa création repose sur la mémoire personnelle passée et l’imagination corporelle. L’artiste affirme : « Il faut rejeter chaque jour son passé, sinon l’accepter. Si on ne peut pas, devenons sculpteur ».

La critique d’art Luce Irigaray conclut sur les œuvres de Louise Bourgeois : « Clairement, du point de vue féminin, il n’y a que quelques fragments de son expérience vécue. À partir de ces fragments, les œuvres de Louise Bourgeois construisent un monde imaginatif féminin novateur et particulièrement doux, combinant cette structure instinctive et consciente, ce qui signifie être humain. La femme est souvent complexe, mais elle cache habilement son autre moitié devenue elle-même, faisant automatiquement de la maison érotique. Au lieu de chercher cet état ambigu, elle devient un art imaginatif harmonisant les sexes, ou repense simplement ajouter une ‘perspective féminine’ à l’esthétique masculine. On se questionne soi-même, ou plutôt on arrive à la culture globale, incluant le sentiment et l’image masculins eux-mêmes, redéfinis favorablement du point de vue féminin… Les œuvres de Louise Bourgeois restent fragmentaires, confirmant ainsi son effort continu… Dégageant une esthétique féministe singulière, signifiant face à l’idéal subjectif cohérent et l’harmonie objective, prédisant aujourd’hui : quel modèle final ? Une activité reflétant l’état corporel et mental complexe, très claire dans ses formes picturales et sculpturales novatrices ». Mai 2008, Paris