Modigliani, Vivaldi et Françoise Mitterrand
Modigliani La Belle Épicerie 1918 100x65cm Collection privée Paris





Textes et photos / Chen Chi-Hsiang. Modigliani est un peintre de renommée mondiale, Antonio Lucio Vivaldi un compositeur baroque célèbre, et François Mitterrand le président de la Cinquième République française. Ces trois figures n’ont aucun lien apparent, mais constituent les trois mots-clés de mon expérience parisienne cette semaine, racontant ma vie quotidienne à Paris.
Bibliothèque du Film – Modigliani : La Bibliothèque du Film se trouve près du parc de Bercy, non loin de chez moi ; j’y vais souvent me promener au soleil, voir des films classiques, des expositions ou assister à des conférences. L’institution organise actuellement une rétrospective consacrée à Jacques Becker (1906-1960), l’un des réalisateurs les plus représentatifs des années 1950 en France. Auteur d’un cinéma d’auteur, Becker a traversé les deux guerres mondiales et fut l’assistant du réalisateur Jean Renoir. Ses films sont remarquablement imprégnés d’une autobiographie personnelle. En 1947, il écrivait dans Cinéma : « On ne peut raconter sur écran que des histoires personnelles avec excellence ». Bien que classiques, ses films sont déjà très modernes : un visuel concis et percutant, des espaces théâtraux, une maîtrise de l’atmosphère lumineuse et des états psychologiques. Il cherche à restituer le temps à partir de l’état psychique, créant un style cinématographique original fondé sur un regard dramatique.
Pour cette rétrospective de Jacques Becker, j’ai choisi Montparnasse 19 ou Le Créateur de chaos, qui retrace la vie légendaire du peintre Modigliani. Inspiré par la biographie de Modigliani pour sa création et sa vie, ce film en noir et blanc offre une authenticité visuelle. Se déroulant dans le Montparnasse d’après-guerre, Becker dépeint cet artiste bohème avec une touche unique, baigné de tristesse et d’élégance. Il y montre la confusion et l’insécurité de celui qui lutte pour faire reconnaître son art novateur, vivant presque toute sa vie dans la misère et la précarité. Mort prématurément à trente-cinq ans seulement, sa vie artistique reste éclatante. Il a poursuivi l’art avec une passion totale, déclarant : « Je ne veux qu’une vie courte et ardente ! », offrant ainsi à l’art moderne une lumière éternelle.
Notre-Dame – Concert de Vivaldi : Chaque printemps, j’ai l’occasion d’assister à un concert de musique sacrée à Notre-Dame de Paris. Écouter de la musique dans cet espace particulier est un véritable plaisir. Les effets acoustiques de cet édifice gothique sont extraordinaires, et chaque fois, je me laisse porter par les mélodies jusqu’à ma conscience intérieure. Chaque année, l’Ensemble Baroque de Paris et le Chœur de Notre-Dame de Paris collaborent. Ce chœur, particulièrement remarqué, chante chaque dimanche et lors des fêtes ; c’est un ensemble très professionnel composé de membres allant du CM2 au lycée. Voir ces enfants tenir leur partition sans presque voir leur visage, tout en produisant des voix si puissantes et charmantes, est stupéfiant. C’est un privilège d’écouter attentivement à Notre-Dame, une véritable fête pour la vie.
Il y a quelques années, les concerts de musique sacrée mêlaient classique et contemporain. Cette année, sous la direction enthousiaste d’Andrea Marcon, l’Ensemble Baroque de Paris a dédié son programme au célèbre Vivaldi. Au son des orchestres, des chœurs et des solistes soprano et ténor, ont été interprétés les trois grands mouvements du Magnificat, du Nisi Dominus et de la Gloria.
Les Quatre Saisons de Vivaldi (1678-1741) sont devenues aujourd’hui des airs connus de tous, accessibles à tous les âges, aussi fascinants que ceux de Mozart, devenant une musique éternelle. Inutilement, ce prêtre roux vénitien, autrefois célèbre dans toute l’Europe, sombra dans l’oubli jusqu’à ce que ses œuvres soient redécouvertes dans les années 1940. Il est difficile à imaginer ; je pense que les bonnes œuvres transcendent le temps et continuent d’ébranler les esprits.
Théâtre du Puits-aux-Sentiers – Françoise Mitterrand : Je passe la plupart de mon temps à Paris à visiter musées, galeries et expositions. Bien que la capitale regorge de théâtres, j’y vais rarement. Samedi dernier, j’ai été invité au Théâtre du Puits-aux-Sentiers, près de l’Opéra, pour voir Moi et Françoise Mitterrand, une pièce humoristique. Selon la critique culturelle des médias français, elle était bien reçue : qualifiée de « petit chef-d’œuvre humoristique », « œuvre fantaisiste », « faisant rire aux larmes » ou « grotesque ». J’ai donc profité de ce moment d’humour.
Moi et Françoise Mitterrand est un one-man-show d’Olivier Broche. Depuis 1983, le personnage principal, Hervé, un homme ordinaire, écrit au président Mitterrand. Après une réponse administrative du secrétaire disant « Votre avis sera pris en considération », Hervé imagine follement le début d’une amitié, engageant une correspondance avec l’Élysée. Il lui raconte sa séparation avec sa petite amie, ses vacances, puis son chômage. Les réponses officielles restent stéréotypées. Hérétique, il s’adresse seul à un portrait du président accroché au mur, vivant une ironie absurde où il se sent proche d’un leader mondial.
Après la fin du mandat de Mitterrand, Hervé continue d’écrire à l’Élysée aux présidents suivants : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, puis François Hollande. Les réponses restent identiques : « Votre avis sera pris en considération », révélant la rigidité de l’administration officielle, mais satisfaisant la schizophrénie d’Hervé. Durant la pièce, le public voit sur le mur du salon les portraits des présidents : celui de Mitterrand est parfaitement centré ; celui de Chirac est légèrement plus petit mais toujours bien aligné ; lorsque l’on tire le rideau pour révéler celui de Sarkozy, il apparaît nettement plus petit (ce qui fait rire aux larmes le public) ; enfin, celui de Hollande semble correct, mais reste toujours penché, quel que soit l’ajustement (révélant la situation du président en exercice). De manière évidente, la pièce montre la dégradation de l’image et de l’influence de ces quatre présidents dans l’esprit des Français. Avec humour et une critique acerbe, l’œuvre ne peut passer que par l’art pour exposer la réalité politique française et l’absurdité existentielle individuelle, provoquant un rire aux larmes.
Note – Programme du printemps 2017 de la Bibliothèque du Film, p. 63-64.