Affiche de l'exposition « Origines - Là-bas comme ici » à la Fondation Cartier pour l'art contemporain. Image fournie par la Fondation Cartier pour l'art contemporain
« Origines », œuvre monumentale de Raymond Depardon. Paysans d'Occitanie, France, 2008. Image fournie par la Fondation Cartier pour l'art contemporain

« Là-bas, c’est ici », œuvre majeure de Paul Virilio, interroge le concept d’origine et annonce les bouleversements globaux liés à la prévisibilité du monde entier. En 2008, une exposition spéciale a eu lieu à la Fondation Cartier pour l’art contemporain du 21 novembre 2009 au 15 mars 2009. Il s’agit d’une réflexion sur la relation entre le monde en mutation actuelle et l’origine, l’enracinement ou l’exil, ainsi que sur les questions identitaires profondes. C’est aussi une exploration des défis futurs face à une mondialisation croissante vers l’uniformité ou à un âge du plus fort. Les deux artistes, le photographe et cinéaste français Raymond Depardon (né en 1942) et le célèbre urbaniste et philosophe Paul Virilio (né en 1932), posent la question centrale : « Quelle est l’histoire de la seule Terre habitable par l’humanité aujourd’hui ? Qu’est-ce qui reste du monde ? ».

L’histoire humaine atteint un moment de critique sans précédent. Les conditions de survie — population, finance, nourriture, pétrole, climat changeant, urbanisation, environnement naturel et ressources — sont menacées, surtout sous l’hégémonie culturelle occidentale qui pousse vers un monde uniformisé. Les paysages multiculturels perdent leur diversité ; de nombreux groupes ethniques sont menacés d’exil ou d’effacement. Face à ces grandes migrations structurées par des facteurs politiques, économiques, urbains et naturels, l’exposition « L’origine – Là-bas, c’est ici » repose sur le dialogue contrasté et complémentaire entre Depardon et Virilio. Depardon offre une tribune aux minorités menacées, tandis que Virilio analyse la vitesse des mutations, les migrations de masse, la fin de l’espace géographique et la pollution des distances.

Au rez-de-chaussée, « L’origine » est un monument dédié à Raymond Depardon. Le photographe déclare : « Pour donner voix aux minorités menacées, je dois relever le défi de mon propre monde, comme Virilio dénonce la pathologie de la vitesse. » L’exposition commence par la grande salle « Donner voix aux minorités », avec un grand écran semblable à une salle de cinéma, présentant des entretiens approfondis issus d’échantillonnages anthropologiques. On y trouve les Kawesqar et Mapuche du Chili, les Chipaya et Quechua de Bolivie, les Yanomami et Guarani du Brésil, les nomades Afar d’Éthiopie, les paysans occitans de France ou les marins bretons de la côte est. Ils expriment leur attachement à leur terre natale à travers leurs langues locales, ancrées dans leur histoire. Une femme dit : « Je suis née dans ma langue. » La langue est la base de la culture et des droits humains ; ils expriment leur colère face aux violations subies dans ce contexte globalisé. Depardon insiste : « Écoutez attentivement ces personnes… donnez-leur la possibilité de s’exprimer dans leur langue, avec leur manière de parler et leur expression. »

Une autre petite salle, « 14 jours autour du monde », projette simultanément (sans son) sur deux petits écrans les étapes d’un voyage de 14 jours à sept escales : de Washington à la Californie, via Honolulu, Tokyo, Hô Chi Minh-Ville, Singapour, jusqu’au Cap en Afrique du Sud. Du métroplex de Washington aux plages californiennes, en passant par la précipitation tokyoïte, la poésie d’Hô Chi Minh-Ville, la modernité verte de Singapour et le mélange culturel moderne/primitif du Cap, quelques points fixes en quelques minutes transmettent une expérience globale. Par le montage raccourci des distances, une série d’images raconte le sentiment du monde, la mémoire et l’impression du voyage, réduisant l’espace-temps grâce aux réseaux de transport et de communication actuels, formant le village global et ses liens étroits.

Le sous-sol, « Là-bas, c’est ici », expose les idées de Virilio sur la vitesse des mutations, les migrations de masse et le nomadisme. Il affirme : « La sédentarité et le nomadisme ont changé la nature… Le sédentaire est chez lui partout (téléphone portable, ordinateur dans l’ascenseur, l’avion, le TGV). À l’inverse du nomade, il n’a nulle part où aller. » Virilio remet en question le droit à la sédentarité dans cette « révolution accélérée de migrations massives ». Il prédit qu’en 2050, 200 millions de personnes devront migrer sous l’effet de la mondialisation et du changement climatique, provoquant la plus grande fuite de l’histoire humaine. Les innovations médiatiques et de transport modifient aussi le monde. Après la migration rurale vers les villes, le monde se réurbanisera ; Virilio annonce l’apparition de « villes hors les murs » comme les gares, aéroports et futures stations spatiales, devenant des villes d’attente pour ceux qui partent. Ainsi, Virilio interroge le concept d’origine et annonce les bouleversements globaux.

Dans la grande salle du sous-sol, des rangées d’écrans de télévision suspendus diffusent en continu des nouvelles mondiales sur les catastrophes naturelles et humaines : émeutes raciales en Afrique, guerres en Afghanistan et en Irak, blocage israélien de Gaza, conflits politiques en Colombie, etc., formant de nombreux réfugiés politiques et économiques. Les catastrophes climatiques (tsunami en Asie du Sud-Est, séisme en Chine, inondations aux États-Unis et au Vietnam, sécheresse en Afrique, migrations insulaires atlantiques) et la crise financière mondiale accentuent les difficultés économiques et les migrations illégales, illustrant clairement les phénomènes de grande migration de cette ère de mutation.

La petite salle circulaire avec un grand écran à 360 degrés présente, grâce aux technologies audiovisuelles modernes, des cartes, données et textes dramatisant la situation actuelle et les visions futures. Cinq axes sont présentés :

  1. Urbanisation : Dans la mondialisation, les villes deviennent des lieux de concentration vitale, devenant plus grandes et denses. En 2015, l’hémisphère sud verra l’essor de 48 à 50 mégapoles de plus de 20 millions d’habitants.
  2. Circulation des personnes et de l’argent : À l’ère de la globalisation de l’information, de la finance et de l’économie, les transports et communications forment le village global. Les migrations économiques se tournent vers les pays en développement, qui deviennent des paradis pour les immigrants économiques (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France), avec des remises importantes.
  3. Migrations politiques et forcées : Fuites dues aux catastrophes naturelles, conflits raciaux ou guerres, ainsi que migrations collectives liées au climat. Réfugiés internes et internationaux, persécutions politiques (Balkans, corridor de Gaza, Afghanistan, Irak, conflits africains).
  4. Catastrophes naturelles : Changements climatiques rendant certaines régions plus vulnérables (tsunamis, séismes, inondations, sécheresses), affectant autant l’hémisphère nord que sud, entraînant des déplacements.
  5. Montée des eaux : La fonte des pôles élèvera le niveau de la mer d’ici 2100, submergeant de nombreuses villes côtières et îles atlantiques/pacifiques, contraignant les populations à des migrations massives ou à une grande fuite, phénomène déjà observé dans certaines petites îles atlantiques. Ce sont les défis inéluctables auxquels l’humanité doit faire face.